Le suivi psychologique : élément indispensable de la protection des demandeurs d’asile

Le 26 juin a été déclaré Journée Internationale pour le soutien aux victimes de torture par les Nations-Unies. L’occasion pour Habitat-Cité de rappeler que la majorité des demandeurs d’asile et réfugiés politiques sont sans suivi psychologique en France, alors même qu’ils ont été confrontés à des épisodes de torture d’une extrême gravité dans leur pays d’origine.

Habitat-Cité, en accompagnant des demandeurs d’asile, principalement originaires de Tchétchénie, s’associe aux travailleurs sociaux et aux juristes qui constatent et déplorent ce manque flagrant dans le processus d’accueil des demandeurs d’asile.

A travers ses permanences psychologiques, mises en place depuis octobre 2012, Habitat-Cité est à l’écoute des témoignages de vie des exilés, qui rappellent douloureusement que la torture est encore une pratique répandue en Tchétchénie (pour plus d’informations, voir l’article « Tchétchénie : la Torture Banalisée » https://desnouvellesducaucase.wordpress.com/page/2/).

Quelle est l’étendue du traumatisme de ces tortures sur la psyché de ces individus ? Et de quelles manières ce traumatisme se lie-t-il aux difficultés liées à l’exil et à l’errance ?

Habitat-Cité mène une réflexion sur les répercussions de ce passé sur l’accompagnement et le suivi des personnes venues en France pour y reconstruire leur vie et qui, bien souvent, se retrouvent confrontées à un système qui déshumanise à nouveau leur parcours et leur identité.

Comme le disait la psychologue Shimona Shina, auteur de l’ouvrage Assomons les pauvres, « traverser la frontière est quelque chose d’irréversible qui ressemble au deuil, au crime secret, à la perte de soi, à la perte de référence, à la perte de la vie ». L’exil représente en soi un traumatisme important pour ces hommes et ces femmes qui ont dû, pour la plupart, abandonner et vendre tout ce qu’ils possédaient pour pouvoir s’enfuir en direction de la France.

La demande d’asile oblige à revivre en permanence ses traumatismes

Le parcours du demandeur d’asile est une épreuve parfois insurmontable, tant par sa durée – les procédures peuvent durer de deux à trois ans – que dans l’exercice lui-même, qui consiste à répéter sans cesse le vécu traumatique que ces personnes ont fui. Les épreuves se suivent et ne se ressemblent pas : rédaction du récit personnel détaillé qui explique les motifs de persécutions, premier entretien devant un officier de protection pour déterminer si le récit tient la route, si les craintes sont justifiées, deuxième audience devant une Cour cette fois-ci, où le demandeur d’asile occupe le banc des accusés et où l’on cherche par tous les moyens à remettre en question la cohérence de ses dires.

Un seul objectif est mis en avant dans ces démarches : PROUVER ce qui nous est arrivé.

Si la Convention de Genève, texte qui encadre la demande d’asile, implique qu’un demandeur d’asile est une personne qui craint « avec raison » des persécutions, et doit être reconnue comme tel par la pertinence de son récit, la machine administrative chargée d’analyser les dossiers remet sans cesse en question ce récit, reproduisant exactement les comportements des autorités du pays d’origine. Une violence non pas physique mais psychologique, qui a d’importantes répercussions sur le processus d’intégration des demandeurs d’asile.

Quel accueil pour les demandeurs d'asile en France ? (Illustration de Vanessa Dubuisson)

Quel accueil pour les demandeurs d’asile en France ? (Illustration de Vanessa Dubuisson)

Ces derniers se retrouvent, une fois de plus, déshumanisés. Ils ne sont plus qu’un numéro de dossier OFPRA[i], un numéro d’étranger à la préfecture, alors même qu’ils ont bien souvent fui un Etat tyrannique qui, après des conflits sanglants, utilisait les mêmes logiques contre ses « citoyens ».

Pour les quelques milliers de demandeurs d’asile qui obtiennent le statut de réfugié politique (en 2013 ils étaient plus de 11 000, d’après le dernier rapport d’activités de l’OFPRA), il est très difficile de commencer un parcours d’intégration après toutes ces années passées à se remémorer les moments les plus traumatisants de leur histoire et à se justifier devant l’administration française.

Comment juger des traumatismes d’un exilé ?

Une personne traumatisée ne pleure pas nécessairement en évoquant ses tortures. Pour supporter la souffrance du traumatisme, il s’en détache complètement, en parle comme s’il s’agissait de quelqu’un d’autre. Ces comportements peuvent surprendre les agents de protection, ou les juges de la Cour nationale du droit d’asile, qui s’attendent à ce que les demandeurs d’asile fondent en larmes en expliquant les épisodes de torture qu’ils ont vécus. S’il n’y a pas d’émotions, leur vérité est remise en question. Alors que … c’est bien souvent l’inverse !

Ainsi, lorsqu’Eliza, demandeuse d’asile tchétchène, a du expliquer devant le juge de la CNDA[ii] la façon dont son frère s’était fait enlever et torturer, elle n’a manifesté aucune émotion particulière. Une attitude qui a interpellé le juge, qui le lui a d’ailleurs fait remarquer. Lors d’un entretien avec notre psychologue, la même Eliza a fondu en larmes en évoquant le cas de son frère. Comment juger en quelques minutes d’audience de la profondeur d’un traumatisme ?

Une permanence psychologique pour aider les réfugiés à se reconstruire

Par le biais de ses permanences psychologiques, Habitat-Cité accompagne les demandeurs d’asile vers une réappropriation de soi, en analysant les sources du traumatisme afin de redonner des perspectives d’avenir aux personnes accueillies. Cela passe par de nombreuses heures de discussion, d’analyse commune, puisque les victimes de torture ne parlent jamais directement des sévices qu’ils ont vécus. Ou bien ils en parlent avec détachement, un phénomène de protection qui peut amener à un refoulement total des émotions.

Un lieu de vie digne pour éviter l’errance et l’exclusion

En accompagnant les demandeurs d’asile dans leurs démarches d’hébergement et de soins, nous avons pu, à Habitat Cité, observer l’impact des conditions d’hébergement sur les demandeurs d’asile. Moins de 20% des demandeurs bénéficient du dispositif d’hébergement CADA[iii], prévu par les Conventions européennes. Beaucoup sont envoyés d’un hôtel à l’autre, d’autres vivent à la rue ou en squat. Ces conditions d’hébergement précaires ont un impact direct sur l’équilibre psychologique des personnes qui ont été victimes de tortures dans leur pays d’origine. Le manque de lumière, le bruit incessant des squats sur-occupés, la clandestinité, tous ces éléments participent de l’aggravation du processus de déshumanisation des personnes.

Le statut de réfugié, et après ?

La reconnaissance du statut de réfugié est une victoire, mais elle implique de sortir des réflexes de survie pour se reconstruire et aller de l’avant. Or il est difficile pour les demandeurs d’asile qui ont été victimes de torture, qui ont vécu un conflit armé, d’aller de l’avant, car cela nécessite d’affronter leurs traumatismes.

Sans accompagnement psychologique, la solution reste bien souvent de noyer leur passé dans les méandres de leurs démarches administratives, et une fois celles-ci abouties, de s’isoler, de mettre en échec toute tentative d’intégration, voire de développer des revendications identitaires.

En cette journée internationale pour le soutien des victimes de la torture, Habitat-Cité milite pour que le droit à un accompagnement psychologique des demandeurs d’asile soit reconnu comme un droit fondamental et essentiel.

"L'espoir, malgré tout..." Photo d'un demandeur d'asile à Paris.

« L’espoir, malgré tout… » – Photo réalisée par un demandeur d’asile à Paris.

[i] Office Français de Protection des Réfugiés et Apatrides

[ii] Cour Nationale du Droit d’Asile

[iii] Centre d’Accueil de demandeurs d’Asile

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