[Interview] Construire en terre avec les femmes d’un bidonville

Indira Morales est Coordinatrice des projets à la Casa de la Mujer (Maison des Femmes) de la ville de Granada. En partenariat avec Habitat-Cité, elle est notamment chargée de la mise en œuvre du programme de co-développement financé par la Fondation Abbé Pierre. En mission à Paris le mois dernier, elle fait le point sur le projet de construction de maisons en adobe, l’une des principales actions de lutte contre le mal-logement que nous menons ensemble au Nicaragua.

Indira Morales en tournée d'inspection sur le chantier de construction d'une maison-pilote. Crédits phot : Nadège Quintallet

Indira Morales en tournée d’inspection sur le chantier de construction d’une maison-pilote. Crédits phot : Nadège Quintallet

 

Habitat-Cité : D’où vient le projet de construction de maisons en adobe ?

Indira Morales : L’un des nombreux projets mis en œuvre par la Casa de la Mujer est la construction de maisons pour des femmes sans revenus, vivant dans les bidonvilles situés à la périphérie de la ville de Granada. Nous avons commencé le projet de construction en 2000 avec des maisons en parpaings. Suite à la venue de deux stagiaires spécialistes de la construction en terre crue, une maison-pilote en adobe – des briques de terre crue séchées au soleil – a été construite en 2012. Par la suite, il a été décidé d’initier un programme de construction de maisons en adobe qui a commencé en 2013. Depuis 2000, nous avons construit en tout 647 maisons dont 22 en adobe.

HC : Quels avantages constituent les maisons en adobe par rapport aux maisons en parpaings ?

I.M. : Elles sont plus écologiques car elles mobilisent des matériaux naturels tels que la terre et des fibres végétales comme de la paille. Les maisons en adobe sont aussi plus efficaces sur le plan de l’isolation thermique car elles restent fraîches même lors de fortes températures et restituent la nuit la chaleur emmagasinée pendant la journée. De ce point de vue, les maisons en parpaings ne sont pas adaptées au climat tropical du Nicaragua. Sur le plan économique, l’adobe permet de développer l’industrie locale puisque la terre provient des environs de Granada alors que le ciment pour les maisons en parpaings est importé des Etats-Unis. Enfin, en cas de séisme, les maisons en adobe représentent un moindre danger car la structure flexible de l’adobe permet d’absorber plus facilement les secousses.

HC : Représentent-elles des inconvénients ?

I.M. : Elles ne peuvent pas être construites sur n’importe quel type de terrain. Ainsi, leur construction est interdite sur des sols en pente car il y a un risque d‘éboulement en cas de fortes pluies ou de séismes. Elles nécessitent également un entretien annuel mais au final les avantages sont plus importants que les inconvénients. Nous avons formé les bénéficiaires des maisons aux techniques de construction en adobe  afin qu’elles puissent elles-mêmes entretenir leurs maisons sans faire appel à des entreprises de construction. L’intérêt de l’adobe, c’est que n’importe qui peut être facilement formé à ces techniques de construction. Le deuxième objectif poursuivi avec la formation de ces femmes est de leur apprendre un métier, celui de constructeur de maisons en adobe, afin qu’elles puissent construire d’autres maisons dans leurs quartiers et en faire leur gagne-pain.

Femme-maçon étalant du sable sur les briques d'adobe pour qu'elles n'accrochent pas avec le sol pendant la phase de séchage. Crédits photo : Stéphane Etienne

Femme-maçon étalant du sable sur les briques d’adobe pour qu’elles n’accrochent pas avec le sol pendant la phase de séchage. Crédits photo : Stéphane Etienne

HC : Quels ont été les principaux freins à la construction de maisons en adobe ? Et quel a été le déclic qui a permis de surmonter ces obstacles ?

I.M. : Au début, ni les bénéficiaires ni les membres de l’équipe de la Casa de la Mujer n’étaient convaincus par les maisons en adobe. Nous pensions qu’elles étaient trop fragiles du fait que les briques étaient en terre. La Fondation Abbé Pierre a insisté pour qu’une étude de faisabilité et une maison-pilote soient réalisées avec l’aide de deux étudiants de CRAterre, un institut français spécialisé dans la construction en terre crue. La maison-pilote a démontré que les maisons en adobe étaient solides et bien plus saines que celles en parpaings. Beaucoup de gens avaient également des a priori sur les maisons en adobe qu’on associe facilement à des maisons de pauvres alors que les maisons en parpaings sont, notamment dans les bidonvilles, le symbole d’une certaine réussite sociale. Les étudiants de CRAterre nous ont fait prendre conscience que les maisons du centre ville de Granada, qui sont inscrites sur la liste du patrimoine de l’UNESCO et attirent tant de touristes, sont également construites en terre. Leur travail a permis de revaloriser une ancienne technique de construction locale tombée en désuétude. Le programme de construction en adobe participe au renouvellement architectural de la ville tout en restant dans sa continuité.

HC : Comment choisissez-vous les bénéficiaires ?

I.M. : Nous réalisons d’abord une étude de terrain pour sélectionner le quartier où nous souhaitons intervenir. Pour mener à bien cette étude, nous travaillons en étroite collaboration avec les pouvoirs publics tels que la Mairie et les associations locales, notamment les associations de quartier créées par les habitants. Par ailleurs, nous avons mis en place un réseau de femmes-relais que nous appelons les leaders. Elles sont implantées dans chaque quartier de la ville et leur rôle est d’identifier les besoins et de les faire remonter à la Casa de la Mujer. Une fois cette étude effectuée, une commission de sélection se réunit afin de choisir les bénéficiaires des futures  maisons sur des critères socio-économiques. Nous privilégions les femmes sans revenus, notamment celles qui ont une importante famille à charge et celles subissant des violences conjugales.

Femme-maçon transportant la terre nécessaire à la construction des briques d'adobe. Crédits photo : Stéphane Etienne

Femme-maçon transportant la terre nécessaire à la construction des briques d’adobe. Crédits photo : Stéphane Etienne

HC : Qui sont ces femmes-relais et comment les avez-vous organisées ?

I.M. : Ces femmes ont été élues par les communautés de quartier parce qu’elles sont reconnues pour leur aptitude à parler en public et leurs compétences naturelles de leaders. La Casa de la Mujer aide les communautés de quartier à se constituer en associations et à s’enregistrer auprès de la Mairie afin de devenir les interlocuteurs réguliers des pouvoirs publics. Par ailleurs, la Casa de la Mujer forme les femmes-relais afin qu’elles connaissent les droits et obligations des habitants et qu’elles sachent auprès de quelles structures effectuer leurs démarches administratives, par exemple pour le raccordement au tout-à-l’égout, l’électrification des rues, etc. Du fait de cette formation et de l’exercice de leurs fonctions tout au long de l’année, elles gagnent en expérience et maturité. Certaines d’entre elles parviennent à des postes de décision que ce soit  au sein des institutions locales comme la Mairie où l’on compte des adjointes ou dans des associations locales où elles occupent des postes de directrices. Dans tous les cas, la Casa de la Mujer ne crée pas artificiellement des leaders de quartiers, elle ne fait que participer à leur émergence et au renforcement de leurs compétences.

HC : Il semblerait que la société civile soit plutôt active et bien organisée ?

I.M. : En effet, le Nicaragua possède une culture sociale très ancrée due aux années de révolution sandiniste. Même si les habitants ne sont pas très au courant de leurs droits, ils se mobilisent pour faire bouger les choses. Ainsi, les habitants des bidonvilles sont souvent là suite à une occupation des terrains. Cette occupation est illégale mais en se réunissant au sein de communautés de quartiers et avec l’aide d’associations locales de poids comme la Casa de la Mujer, ils parviennent à obtenir des certificats de propriété de la Mairie, entérinant l’occupation des terrains. De fait, les habitants sont les premiers acteurs dans la lutte pour accéder à leurs droits. Les associations locales ne font que les informer et les accompagner.

Femme-maçon appliquant de l'enduit sur les murs de briques. Crédits photo : Nadège Quintallet

Femme-maçon appliquant de l’enduit sur les murs de briques. Crédits photo : Nadège Quintallet

Article rédigé par Marie Pascal, salariée d’Habitat-Cité.

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