[Interview] « La situation en Tchétchénie s’est dégradée depuis la fin de la guerre »

A la veille de l’intervention au Pré Saint-Gervais d’Oleg  Khabibrakhmanov [i], membre de l’ONG russe Comité contre la torture, Habitat-Cité publie l’interview qu’elle a réalisée auprès d’un défenseur des droits de l’homme tchétchène. En visite à Paris à la fin de l’année 2014, il a accepté de nous rencontrer pour nous informer de la situation actuelle des demandeurs d’asile tchétchènes dans l’Union européenne*.

Un immeuble à Grozny, capitale de la Tchétchénie, avec un portrait géant d'Akhmad Kadyrov, l'ancien président de la République mis en place par Poutine.

Un immeuble à Grozny, capitale de la Tchétchénie, arborant un portrait géant d’Akhmad Kadyrov, l’ancien président de la République mis en place par Poutine. Copyright : Martin Rosselot

Habitat-Cité : Pourquoi avez-vous souhaité témoigner au sujet de votre combat pour la défense des demandeurs d’asile tchétchènes en Europe ?

Défenseur des droits : Beaucoup de gens en Europe ne comprennent pas pourquoi les Tchétchènes continuent de fuir leur pays alors que la seconde guerre de Tchétchénie[ii] est terminée depuis plusieurs années. Il est primordial que l’opinion publique européenne comprenne que la situation en Tchétchénie sur le plan des droits de l’homme ne s’est pourtant pas améliorée. Elle s’est même dégradée puisque les média occidentaux ne parlent plus du tout de la région. L’oubli dans lequel est retombée la Tchétchénie permet aux autorités locales d’agir en toute impunité. Les enlèvements et les meurtres d’éventuels opposants politiques ont toujours cours mais cela touche également de simples civils qui ne se mêlent pas de politique.

Les demandeurs d’asile tchétchènes vivent dans des conditions très précaires en Europe, soit à la rue, soit dans des squats et, pour les plus chanceux d’entre eux, ils passent d’hôtels en hôtels sans savoir s’ils auront un toit le lendemain. Ils attendent pendant plusieurs années que leur dossier soit traité par la Cour Nationale du Droit d’Asile et pendant ce temps-là ils n’ont pas le droit de travailler. Croyez-moi, s’ils pouvaient vivre en sécurité dans leur pays, ils y retourneraient. Là-bas, ils ont un foyer et la possibilité de gagner dignement leur vie.

HC : Si la vie en Tchétchénie est difficile voire dangereuse, ne peuvent-ils cependant pas trouver refuge ailleurs en Fédération de Russie[iii] ?

D. : Le gouvernement tchétchène travaille main dans la main avec le gouvernement russe et si une personne est persécutée en Tchétchénie, elle ne trouvera pas la paix dans le reste de la Fédération de Russie. Par ailleurs, il existe des préjugés très forts dans la société russe envers les Tchétchènes et les peuples du Nord-Caucase. C’est lié aux relations historiques et militaires russo-tchétchènes qui ont toujours été très houleuses mais ce trait s’est aggravé depuis la dernière guerre en Tchétchénie. Par exemple, les prisonniers tchétchènes sont bien plus brimés dans les prisons russes que les autres détenus. Dans d’autres secteurs de la vie, les Tchétchènes sont confrontés à ce racisme institutionnalisé.

HC : D’où vient selon vous cette politique particulièrement agressive envers les Tchétchènes, alors même que la guerre est terminée ?

D. : Il faut se pencher sur l’histoire de la Tchétchénie car cette politique de répression de l’Etat russe envers le peuple tchétchène et les autres peuples du Nord-Caucase n’est pas nouvelle. Elle a commencé au XIXème siècle avec la conquête russe du Caucase. La répression fut l’arme systématique utilisée pour mater les populations du Nord-Caucase (Daghestan, Ingouchie, Balkarie, Kabardie, Tcherkessie) qui ne voyaient pas d’un bon œil les velléités d’expansion de la Russie.

Par la suite, pendant la période stalinienne, de nombreux peuples du Caucase dont les Tchétchènes furent déportés vers le Kazakhstan[iv], dans le but de russifier le Nord-Caucase et de mieux contrôler cette zone. Pendant les deux guerres de Tchétchénie[v], les Occidentaux ont fermé les yeux sur les actions de l’armée russe, au caractère particulièrement répressif et aux allures parfois génocidaires. Aujourd’hui, l’Europe et les Etats-Unis se réveillent et voient avec le cas de l’Ukraine qu’il n’y a pas de limites à la politique d’expansion agressive de la Russie. Car pour Poutine, ce serait une mort politique si l’Ukraine quittait le giron russe pour rejoindre l’Europe.

HC : Justement, pensez-vous que le conflit en Ukraine et le fait que l’UE et les USA aient pris des sanctions économiques et politiques vis-à-vis de la Russie puissent avoir un impact sur la reconnaissance des atteintes aux droits de l’homme en Tchétchénie ?

D. : Oui, certainement. Par exemple, le conflit en Ukraine a mis sur le devant de la scène un haut gradé de l’armée russe, Igor Girkin alias « Strelkov »[vi], qui s’est vanté d’avoir abattu un avion de guerre ukrainien sur des réseaux sociaux russes au moment où l’avion de la Malaysian Airlines était désintégré. Bien qu’il prétende avoir quitté le Ministère de la Défense russe et avoir rejoint de son propre chef l’armée rebelle dans l’Est de l’Ukraine, l’UE le soupçonne d’être en fait un agent de la GRU, le service de renseignement de l’armée russe. Girkin a exercé sa carrière militaire dans les conflits ethniques en Serbie, en Tchétchénie et en Transnistrie[vii]. En Tchétchénie et en Europe, les organisations militant pour le respect des droits de l’homme estiment qu’Igor Girkin pourrait être responsable de plusieurs cas d’enlèvements forcés et de meurtres de civils[viii]. Peut-être que le conflit en Ukraine va permettre de faire la lumière sur les exactions commises par de hauts gradés de l’armée russe en Tchétchénie et ailleurs[ix].

HC : Vous dites qu’avec le conflit armé en Ukraine, l’Europe et les Etats-Unis ont enfin ouvert les yeux sur les véritables motivations de Poutine. Pourquoi avoir attendu si longtemps ?

D. : Les Occidentaux ont toujours su ce qui se passait réellement en Tchétchénie. Leur silence était dû au fait qu’il existait – et qu’il existe encore – de fortes relations commerciales entre l’Union européenne et la Russie. La Russie a toujours agité la menace d’interrompre ses livraisons de gaz ou de suspendre certains contrats commerciaux si l’Union européenne faisait preuve d’ingérence dans le conflit en Tchétchénie. Il y avait trop à perdre sur le plan économique et c’est pourquoi la question des droits de l’homme a été reléguée à l’arrière-plan. D’ailleurs, jamais il n’y a eu autant de refus aux demandes d’asile des Tchétchènes que lorsque Gerhard Schröder était chancelier en Allemagne. Or c’est sous Schröder que d’importants partenariats commerciaux avec la Russie se sont noués, notamment avec la société russe Gazprom[ix]. Ce qui illustre très bien le lien entre politiques d’émigration et intérêts économiques. Si aujourd’hui l’Union européenne et les Etats-Unis ont décidé de prendre des sanctions économiques et politiques face aux agissements de la Russie en Ukraine, c’est parce qu’il y a bien trop d’enjeux. En effet, l’Ukraine n’est plus un pan du territoire de la Fédération de Russie mais un pays souverain. S’ils laissent faire la Russie en Ukraine, quel sera le prochain pays sur la liste : les pays baltes, la Pologne ?

HC : Le pouvoir central russe s’appuie sur des hommes politiques tchétchènes afin de maintenir d’une main de fer la République de Tchétchénie. Comment se fait-il que des Tchétchènes acceptent de participer à une politique de répression de leur propre peuple ?

D. : Le pouvoir central russe leur propose des postes prestigieux, de l’argent, une maison, une voiture de fonction. C’est là aussi une très ancienne tactique permettant de diviser pour mieux régner. Déjà au XIXème siècle, lors de la conquête russe du Caucase, le général russe Ermolov utilisait ce moyen pour se concilier certains chefs de clan. A moi aussi, on m’a proposé un poste prestigieux et de l’argent si j’acceptais de revenir à Grozny et de collaborer avec le gouvernement en place. Mais en même temps, ils savent très bien que je suis engagé sur une voie de non-retour. Après l’assassinat de salariés de mon organisation et de membres de ma famille, il n’y a pas d’autres possibilités pour moi que de continuer mon combat pour la reconnaissance des atteintes aux droits de l’homme en Tchétchénie. Seule la mort pourra m’arrêter.

HC : Comment trouvez-vous la force de poursuivre votre lutte après tout ce que vous avez pu traverser ?

D. : Je suis quelqu’un de très croyant. Dans les moments difficiles, je priais. Mais je ne priais pas pour que Dieu me venge de mes agresseurs. Je priais pour que Dieu leur fasse entendre raison et qu’ils nous permettent de vivre comme nous l’entendons. Je suis certain qu’il y a de la place pour la diversité des peuples, des religions et des langues dans ce monde. Tous les êtres vivants ont le droit d’exister. Je parle d’êtres vivants car il n’y a pas que les hommes qui ont le droit de vivre dans ce monde mais également les animaux et les plantes. Je rapproche d’ailleurs le combat politique pour l’environnement de celui pour la défense des droits de l’homme.

* La personne interviewée a souhaité garder l’anonymat.

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[i] Oleg Khabibrakhmanov animera une soirée-débat intitulée « La Tchétchénie, laboratoire politique de  la Russie » vendredi 10 avril à 19h30 à la Terrasse de la Maison des associations gervaisiennes (3, place Anatole-France, Le Pré-Saint-Gervais. Accès : Métro Hoche ligne 5). Buffet gratuit sur place.

[ii] La seconde guerre de Tchétchénie a débuté le 26 août 1999 et s’est officiellement terminée le 1er février 2000. Mais des opérations militaires russes anti-insurrection se sont poursuivies jusqu’en 2009. Des combats de quelques séparatistes tchétchènes ont toujours lieu dans la République.

[iii]  La République de Tchétchénie fait partie de la Fédération de Russie depuis la chute de l’URSS en 1991. Elle possède certains droits spécifiques comme d’avoir une constitution propre, un parlement, un président. La Fédération de Russie comprend 22 républiques, 9 territoires administratifs, 46 régions administratives, 3 villes fédérales, 1 oblast’ autonome et 4 districts autonomes.

[iv] Le 23 février 1944, Staline a ordonné la déportation de 500 000 Tchétchènes et Ingouches vers le Kazakhstan. Environ 200 000 personnes sont morts durant cette déportation.

[v] Première guerre de Tchétchénie : 11 décembre 1994 – 31 août 1996

[vi] « Strelkov » vient du mot russe strelok qui signifie tirailleur ou mitrailleur et auquel on a ajouté le suffixe « ov » pour en faire un nom de famille.

[vii] La Transnistrie est la République moldave du Dniestr qui a fait sécession avec la République de Moldavie à la chute de l’URSS. La Transnistrie n’est pas reconnue par les organisations internationales.

[viii] Voir un article en français des Nouvelles du Caucase http://desnouvellesducaucase.wordpress.com/2014/06/03/la-situation-en-ukraine-comme-un-rappel-des-actions-de-la-russie-en-tchetchenie/

Voir les articles en anglais de la BBC http://www.bbc.com/news/world-latin-america-27211501 et du Global Post http://www.globalpost.com/dispatch/news/regions/europe/140722/8-things-you-should-know-about-igor-girkin-the-ukraine-separatist

[ix] Alors que Gerhard Schröder était chancelier, il a signé en 2005 un accord avec la compagnie russe Gazprom pour la création d’un projet de gazoduc Nord Stream en mer baltique. Ce projet permet à l’Allemagne d’être directement livrée en gaz par la Russie sans passer par l’Ukraine. En effet, les désaccords récurrents entre la Russie et l’Ukraine sur la question énergétique ont eu pour conséquence de perturber les livraisons de gaz vers l’Europe. Après qu’il se soit retiré de la vie politique, Gerhard Schröder a été nommé à la tête du consortium chargé de la construction du projet Nord Stream…

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