[Interview] Construire en terre, une réponse aux problèmes des bidonvilles ?

Au Nicaragua, Habitat-Cité construit des maisons en terre avec les habitants des bidonvilles. L’adobe – des briques de terre crue – se révèle un système contemporain et accessible qui a fait ses preuves depuis… des milliers d’années ! Plus écologique et adapté à l’environnement, c’est aussi un moyen efficace de lutter contre la pauvreté. La terre, c’est l’avenir ?

Rencontre avec Olivier Moles (CRAterre)et Dulce-Maria Guillén (ProTerra)2, spécialistes mondialement reconnus de la construction en terre, à l’occasion du tournage du film d’Habitat-Cité, « La terre en partage »3.

La suprématie du béton

Dulce Maria Guillen : Granada est l’un des centres urbains les plus importants du point de vue de l’héritage de la construction en terre au Nicaragua. Mais l’adobe a été abandonné dans les années 50 avec le boom du ciment et de l’acier, importés des USA.

Olivier Moles : Dans tous les pays du monde, on apprend les méthodes de construction pour le béton, on apprend très peu la pierre, pas du tout la terre ou le bambou… Donc l’architecte, l’ingénieur qui a été formé à concevoir des bâtiments en béton, il ne sait pas se projeter vers autre chose, il fait ça.

Toute la filière, tous les métiers de construction tendent à s’orienter vers ce qui est enseigné à l’école, à l’université. Et aujourd’hui, c’est le béton.

Le centre historique de Granada concentre un exceptionnel patrimoine d'architecture en terre. (Photo Stéphane Etienne)

Le centre historique de Granada concentre un exceptionnel patrimoine d’architecture en terre. (Photo Stéphane Etienne)

D.G : Et parce ce que l’adobe n’est plus utilisé, le savoir s’est perdu et le système a mauvaise réputation. Par exemple, les gens croient que les constructions en adobe transmettent des maladies pulmonaires ou qu’elles ne résistent pas aux tremblements de terre.

Alors que dans le centre historique, où se concentre le patrimoine architectural en terre, là les maisons de style colonial – en adobe– sont magnifiques, et appartiennent aux riches !

C’est l’une des contradictions de tous les pays d’Amérique latine.

Construire en zone sismique, c’est possible aussi

O.M : Au Japon, on a des bâtiments en béton qui tiennent bien. Au Nicaragua ou ailleurs, la terre tient très bien aussi. Granada n’a pas été rasée lors d’un tremblement de terre, alors qu’on a des preuves récentes, dans des zones sismiques similaires comme en Haïti, des villes en béton ont été rasées. Ce n’est donc pas un problème de matériau, si on suit les règles de construction…

La résistance sismique, c’est une question de savoir comment le matériau travaille, comment il faut l’utiliser, comment il faut l’organiser dans une maison, pour qu’il se comporte correctement lors d’un séisme.

Les bâtiments en terre du centre historique de Granada ont résisté à des séismes de 6 à 7°. (Photo Stéphane Etienne)

Les bâtiments en terre du centre historique de Granada ont résisté à des séismes de 6 à 7°. (Photo Stéphane Etienne)

Sur le béton armé, on joue sur les dimensions d’acier, de longueur d’ancrage, de qualité et de mise en œuvre du béton, etc. Ce qui demande plus de technicité et est difficile à contrôler.

Le béton on va le faire le plus solide possible, alors qu’en terre on va faire un bâtiment qui soit capable d’accepter la déformation sans rupture, on va jouer sur sa capacité à amortir les chocs. Donc on a un peu l’approche du chêne et du roseau.

D.G : Sur une maison centenaire du centre historique, on voit que la paille s’est bien conservée. Cette fibre végétale permet que les blocs d’adobe aient une plus grande résistance à l’effondrement. C’est une des choses qu’on a oubliées. Tout comme l’épaisseur des murs, le type d’auvent, le mélange de terres peu argileuses… ce sont des caractéristiques originelles de l’adobe colonial que nous – ingénieurs et architectes – avons repris pour développer un adobe durable et contemporain.

Redécouvrir la terre

O.M : Porté par des gens qui ont une aura, une connaissance scientifique, comme les architectes de CRAterre et des architectes nicaraguayens, Dulce Maria par exemple, l’adobe  retrouve une légitimité comme technique de construction viable.

Aujourd’hui, la Casa de la Mujer 4 produit une dizaine de maisons en terre par an. Il y a 4 ans, ils ne savaient pas qu’il y avait des alternatives à l’utilisation du ciment.

« On construit en ciment et ça va très bien, c’est ce qui est connu, reconnu. La terre c’est le matériau des riches, c’est le passé. » nous objectait la Casa de la Mujer. Il y a eu des résistances tout au début…

Maisons, fours, mobiler urbain... Les "femmes-maçons" apprennent différentes techniques de construction en terre. (Photo Nadège Quintallet)

Maisons, fours, mobilier urbain… Les « femmes-maçons » apprennent différentes techniques de construction en terre. (Photo Nadège Quintallet)

Mais avec les premiers bâtiments témoins en 2012, on a démystifié le matériau. On a montré que la technicité que requiert la construction en terre n’est pas si grande. Ce n’est pas uniquement pour les riches, ça peut être le matériau de tout le monde.

Une meilleure implication des habitants et, surtout, des habitantes

D.G : Parce qu’il ne s’agit pas seulement de construire des maisons et que les gens vivent mieux. Il s’agit surtout que les femmes qui participent à ce projet découvrent qu’elles peuvent résoudre par elles-mêmes leurs problèmes de logement.

Dans le Nord du Nicaragua, l’adobe est toujours utilisé par les familles pauvres. La terre, ils la trouvent sur leur terrain. La main d’œuvre, c’est eux-mêmes. Et ils n’ont pas complètement oublié la tradition.

La terre crue offre une alternative plus écologique et surtout plus accessible. En connaissant ce système qui est très facile et plus économique que le système béton, les femmes peuvent construire elles-mêmes leur maison. Elles peuvent ensuite l’agrandir, l’améliorer.

Une habitante du bidonville de Pantanal, avec son jeune fils, lors d'un atelier de formation aux techniques de construction en terre. (Photo Nadège Quintallet)

Une habitante du bidonville de Pantanal, avec son jeune fils, lors d’un atelier de formation aux techniques de construction en terre. (Photo Nadège Quintallet)

O.M : L’habitat social, ce n’est pas une question de technique, c’est surtout la question d’aider les gens à s’approprier les projets de construction, et donc d’en être acteur le plus possible.

D.G : Et c’est pour moi  l’un des aspects les plus importants : la possibilité de travailler avec le noyau familial et avec la communauté. Cela favorise dès le début la participation des femmes à la construction des maisons.

Les premières briques d’adobe, ce sont les maçons qui les ont faites. Mais très rapidement, on a organisé des ateliers pour que les femmes en produisent aussi. El leurs adobes étaient bien meilleurs ! Les femmes étaient très fières de faire mieux que les hommes…

Un impact positif sur l’économie locale

D.G : Au final, non seulement elles exaucent leur rêve d’avoir une maison digne, mais en plus elles acquièrent de nouvelles qualifications. Elles peuvent entretenir leur maison et la réparer, mais aussi proposer leurs services de femmes-maçons.

Les femmes sont fières de participer à la construction de leur maison. (Photo Stéphane Etienne)

Les femmes sont fières de participer à la construction de leur maison. (Photo Stéphane Etienne)

O.M : Avec l’utilisation des matériaux locaux, la majorité des fonds investis dans la production de l’habitat est investie en circuit court, dans les économies locales. C’est créateur de filières économiques et d’emplois qui bénéficient aux habitants. Et permet donc une meilleure lutte contre la pauvreté

Un des arguments qui a convaincu la Casa de la Mujer, c’est qu’avec les maisons en adobe, rien n’est importé des USA !

D.G : En ce sens la terre crue est aussi une alternative plus écologique.

Des maisons écologiques et agréables à vivre

D.G : Dans ces maisons, la terre est un organisme vivant. La terre, les maisons d’adobe, respirent ! Comme nous respirons nous-mêmes.

Pour les bénéficiaires, la principale qualité des maisons en adobe est leur fraîcheur, toujours constante et agréable. Alors qu’une maison en béton demandera un coûteux investissement en isolants thermiques, en ventilateurs ou en air conditionné, que les habitants ne peuvent s’offrir ! A l’évidence, les maisons en adobe sont plus en accord avec l’environnement et plus confortables.

"Les briques d'adobe produites par les femmes sont de meilleure qualité" affirme Dulce Maria, architecte spécialisée dans la construction en terre. (Photo Stéphane Etienne)

« Les briques d’adobe produites par les femmes sont de meilleure qualité… » affirme Dulce Maria, architecte spécialisée dans la construction en terre. (Photo Stéphane Etienne)

A travailler la terre, tu as aussi une expérience sensorielle très belle… Parce que tu sens que la matière ne t’agresse pas, que la matière est douce; tu peux la modeler comme tu le souhaites. C’est une matière amicale, une amie. Et sur le chantier, tu peux jouer dans la boue, librement… et pour une fois, c’est bien vu !

Alors, on laisse béton ?

O.M : Il y a des gens qui préfèrent la terre, d’autres qui préfèrent le ciment, il n’y a pas à critiquer ça. Suivant les cas, la construction en terre peut être plus chère que la construction en ciment. Il n’y a pas de solution unique; il y a des solutions qui doivent être adaptées à chaque contexte.

Une des 35 maisons en adobe construites fin 2015. Le bidonville se transforme petit à petit... (Photo Stéphane Etienne)

Une des 30 maisons en adobe construites fin 2015 à Pantanal. Le bidonville se transforme petit à petit… (Photo Stéphane Etienne)

D.G : Habitat-Cité et la Casa de la Mujer continuent de construire en béton, dans des zones moins propices à la construction en terre, comme les terrains humides ou en pente.

O.M : La terre est acceptée là où elle est intelligente et pertinente, c’est à dire moins chère, plus confortable, etc.

La Terre en partage

O.M : La terre que l’on utilise pour faire des briques, c’est aussi la terre en partage. On partage cette ressource qui est là, qui est simple, qui, si on s’organise bien, ne consomme que  l’énergie de nos bras, et qui est renouvelable.

Et ça commence déjà au niveau du quartier, d’arriver à trouver des solutions ensemble, à lancer des élans de solidarité. Partager le travail de la terre pour produire sa maison, c’est créer de la solidarité pour protéger notre planète. Et vice versa !


Le projet « Construire en terre avec les femmes d’un bidonville »

Habitat-Cite_TerreEnPartage_webCo-financé par la Fondation Abbé Pierre et la Fondation Raja Marcovici, ce projet offre la possibilité aux femmes du bidonville Pantanal de construire leur propre habitation. Fin 2015, il a déjà permis la formation de 17 femmes aux techniques de construction en terre et la construction de 30 maisons.

Depuis, les habitants de ce bidonville, où près de 2000 familles vivent dans des conditions très précaires, commencent à dire que leur quartier devient « plus attractif que le centre historique de Granada » !   

Pour soutenir les « bâtisseuses des bidonvilles », achetez un dvd ! https://www.helloasso.com/associations/habitat-cite/evenements/-la-terre-en-partage-le-nouveau-film-d-habitat-cite-disponible-en-dvd


Notes 

Olivier Moles : technicien supérieur en génie civil, chargé de recherche du CRAterre-ENSAG, laboratoire rattaché à l’École d’Architecture de Grenoble.

2  Dulce Maria Guillen : architecte nicaraguayenne, membre du réseau Proterra qui réunit des ingénieurs et architectes latino-américains, espagnols et portugais spécialisés dans la construction en terre.

3  « La terre en Partage » : un film d’Habitat-Cité, disponible en dvd sur http://www.habitat-cite.org (12 €) ou sur https://www.helloasso.com/associations/habitat-cite/evenements/-la-terre-en-partage-le-nouveau-film-d-habitat-cite-disponible-en-dvd

La Casa de la Mujer : la Maison des Femmes fait partie d’un organisme de défense des droits des femmes nicaraguayennes. Elle est le partenaire local d’Habitat-Cité au Nicaragua. 

"La 1ère nuit dans notre maison, on a pas pu dormir ! On croyait rêver !" se souvient Antonia, une des bâtisseuses du bidonville. (Photo Stéphane Etienne)

« La première nuit, on n’a pas pu dormir ! Etre dans notre maison, une vraie maison… On croyait rêver ! » se souvient Antonia, une des bâtisseuses du bidonville. (Photo Stéphane Etienne)

 

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