[Témoignage] Poussière d’étoiles

En mars dernier, nous avions publié le récit de Philippe, bénévole à Habitat-Cité, sur une journée ordinaire d’un accompagnement d’une famille rom dans ses démarches administratives. Voici aujourd’hui un autre récit sur un moment de partage entre les membres de la famille et Philippe, avec en toile de fond les questions de ce qui se joue entre un bénévole et des bénéficiaires, qui deviennent souvent bien plus que cela.

Une proposition un peu folle : aller au cinéma

Si je devais refaire le film, c’était mon idée au départ. Elle ne venait pas d’ailleurs, mais je l’assume, dans un enthousiasme spontané, le désir était là. La joie de les voir lever les bras, afficher leur sourire enjôleur, leur regard reconnaissant, mais toujours débordant d’humour. Comme prêts à me tester, une sorte de second degré qu’ont les enfants espiègles avec l’air de me signifier : « On ne nous la fait pas, mais on est partant pour te suivre jusqu’au bout du monde à condition que tu nous achètes des chewing-gums et des pipas (les graines de Tournesol dont raffole Cassandra) ». J’avais toujours un grand plaisir à partager avec eux ces moments volés à la routine, hors du temps, il faut bien le dire. Cela ne changeait rien ni à leur quotidien, ni à nos fantasmes d’intégration et d’insertion, qu’importe ! Cela faisait sacrément du bien et c’était toujours bon à prendre et à donner.

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Cassandra et Vesti avant de partir au cinéma.

L’idée était donc lancée sans complexe : emmener au ciné Cassandra et Vesti, une virée d’un après-midi, rien que nous trois. Et pourquoi pas ? Le moment le plus émouvant de cette petite histoire, qui n’intéresse au final pas grand monde, a sans doute été pour moi cet instant où j’ai proposé la sortie à Iulian, tentant de le rassurer sur cette virée avec ses enfants. Il n’a même pas semblé se poser de questions, me répondant d’un simple « Pas de problème, ok ! », signe de sa confiance indéfectible. Ce n’était pas gagné quand je me souviens des trésors d’ingéniosité qu’il avait fallu déployer pour lui faire signer une autorisation de sortie scolaire dans cette douce France où l’école est obligatoire pour les enfants, mais où se cache un terroriste à chaque carrefour. C’est en tout cas ce qui se dit dans un monde où la rumeur est reine et quand on vit en territoire inconnu. Il faut dire que dans les jours qui ont suivi les attentats de novembre, chaque sirène de police provoquait la crainte et les lamentations de Carmen, très vite relayée par son doux et tendre. Cela  a duré quelques mois et ce n’était pas facile de les rassurer.

Rencontres improbables en chemin

La virée enfin planifiée, j’ai récupéré Cassandra et Vesti, au bord de la N3, dans « l’hébergement solidaire » mis à la disposition de la famille par les paroisses de la ville de Bondy et le Secours Catholique pour quelques semaines. Le lieu de vie, un pavillon de banlieue des années soixante, était improbable et ressemblait plutôt à une immense salle de catéchisme ou au dortoir d’une école de jeunes filles. Au centre, une table ronde à laquelle je m’asseyais avec Iulian pour boire un café – c’était son premier geste d’accueil quand je les visitais – et contre les murs et les fenêtres à barreaux aux volets clos, plusieurs lits simples, au moins six de mémoire, installés en rang d’oignon. Le lit de bébé, récupéré sur place, a servi quelques jours à Moise, mais très vite, il a navigué entre les bras de ses parents, de Vesti, de Cassandra et les lits une place, la cage à bébé servant finalement de réceptacle aux fringues chinés par Iulian et revendues au marché de Clignancourt. Pour le reste, une radio en état de marche, une télévision à écran plat beaucoup moins alerte, mais posée là comme un trophée, des dattes fourrées aux amandes sur la petite table ronde, une armoire en fer assez fonctionnelle dans laquelle les enfants mettaient leur sac à dos d’école et toute la place qu’il fallait pour entasser les nombreuses valises et les objets divers accumulés par Iulian et pas toujours d’une utilité criante, en tout cas de mon point de vue de gadjo[i].

En direction du cinéma et installés dans la voiture, nous étions déjà dans notre bulle, un peu euphoriques, heureux de partager ce moment. Il pleuvait ce jour-là. Vesti a grimpé devant et j’ai monté le son sur de la musique du Taraf de Haidouks[ii].Sur la route qui nous menait au centre de Paris, en passant par le boulevard Jean Jaurès vers Stalingrad, au niveau du métro Laumière, nous avons aperçu, sur la gauche du boulevard, Magdalena, la cousine des enfants, assise avec sa maman sur le trottoir. Il est possible qu’elles mendiaient. Je me rappelle de Magdalena, parce qu’elle fait de beaux dessins au Café Zoïde[iii]. J’en ai photographié et conservé un sur mon portable. Elle a dessiné toute sa famille : Ses frères, Mugurel et Sarbi, avec une coupe « iroquois », Fardi, son papa, avec un beau chapeau gitan et Liliana, sa maman avec un fichu. Elle, c’est la plus petite sur le dessin…On poursuit notre route; rien de très réfléchi dans ces moments-là ni de très censé d’ailleurs. Nous avons ouvert la vitre, le plus simplement du monde, et les avons salués en criant, enfin surtout les enfants. C’était un peu surréaliste. Cassandra m’a demandé si nous pouvions les emmener, mais cela ne faisait pas partie du programme. Nous avons gardé notre énergie, par pudeur, avec toute la simplicité du monde. J’ai eu un pincement au cœur, mais nous étions là, c’est tout, et il ne s’agissait pas de bouder notre plaisir. Quant à Magdalena et Liliana, elles ont juste vu des étoiles filantes passer sans s’arrêter avec en fond sonore la musique du Taraf.

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Dessin de Magdalena représentant sa famille qu’elle a réalisé au café culturel des enfants, le Café Zoïde.

Un cinéma au plafond étoilé pour visionner « La Guerre des étoiles »

Le cinéma « Le Grand Rex », sur les grands boulevards, classé monument historique avec sa façade Art déco, témoin d’un âge d’or, est une institution depuis les années 30 et l’une des plus grandes salles de Paris. Je l’ai su en écrivant cet article, le cinéma avait été réquisitionné par les nazis pendant l’occupation et s’était transformé en Soldatenkino, projetant des films de propagande pour finalement servir d’hôpital militaire à la Libération. Dans mes souvenirs d’enfance insouciant des années 70, le Grand Rex, c’est d’abord ce ciel sombre d’un bleu profond, parsemé d’étoiles et le décor kitch des mille et une nuits avec des haciendas et des statues gréco-romaines. Mon père, avant que l’on assiste chaque Noël au film Disney de l’année et à la féérie des eaux, me racontait que chaque étoile était une star de cinéma. Cela aussi, c’était kitch, mais cela me faisait rêver.

Les étoiles du Rex sont restées dans ma mémoire d’enfant comme un moment de partage en famille. Alors, sans que cela soit vraiment prémédité – mais est-ce bien un hasard ? – nous voilà en route avec Vesti et Cassandra pour le Grand Rex. Sûr, ils seront impressionnés et puis il faut donner un peu de magie à ce moment unique ou en tout cas que nous avons choisi comme tel. On va y voir « la Guerre des Etoiles », film incontournable du moment, mais cela sera dans la petite salle. Tant pis, on ne verra ni les étoiles ni le décor en carton pâte de la French Riviera.

Avant toutes choses, plus prosaïque, halte au fast-food et case burger-frites-cola. Cela fait partie du package « partage en famille », non ? Assis entre Vesti et Cassandra, les lumières s’éteignent et la projection commence. Pour ma part, c’est ma seconde vision et le film n’y résiste pas. Trop de bruits et de fureur, dans un déchaînement interminable de sabres laser, d’explosions, sur la musique saturée de John Williams. Ma préoccupation est ailleurs : si Vesti reste bouche bée pendant toute la séance, le regard fixé sur les lumières de l’écran, Cassandra se sent vite agressée, envahie par le bruit et les images. Après deux prétextes pauses-pipi salutaires qui nous permettent de nous évader de la salle, en gardant un œil vigilant sur Vesti, l’impatience est à son comble et Cassandra passe par toutes les étapes de la fatigue et de l’énervement : mains et visage crispés, petite ballade dégourdissante dans les rangs clairsemés de la salle, somnolence sur l’accoudoir, sur mes genoux, par terre et enfin en équilibre instable sur trois fauteuils inconfortables au rouge délavé. Nous finissons, un peu à bout, par sortir définitivement. Vesti quant à lui ira jusqu’au bout de la guerre, visiblement impressionné et conquis.

Une chanson pour contrer le chaos ?

Assis sur une marche, juste à la sortie, sous le regard inquisiteur et étonné d’un employé du cinéma, nous respirons avec Cassandra. Elle joue avec mon téléphone et nous écoutons de la musique sur Spotify.

– « Tu connais Nicolae Guță ? » (elle prononce « Gutsa »).

– « Non, pas vraiment, c’est qui ? »

– « Un chanteur roumain. C’est super. Attends. »

Elle cherche pendant quelques minutes et finit par trouver, je ne sais pas trop comment, mais les enfants trouvent toujours une solution.

– « Ecoute. »

Guță est un des plus célèbres chanteurs de manele, un courant musical développé dans les pays de l’Est après la chute du mur et la révolution roumaine dans les années 90, souvent associé par les Roumains à une musique « orientale » ou « tzigane », qui parle de l’argent facile, des femmes et du business de la mafia roumaine. Ce style s’est particulièrement développé dans la communauté des Roms de Roumanie et s’inspire de musiques populaires turques, serbes, arabes et des lautaris roumains. Les manele en prenant des accents rap et électro sont aussi très appréciés aujourd’hui par la jeune génération. Quand à Guță, il est est né dans une famille de musiciens roms. Avant d’être « le roi du manele », il a travaillé pour les Chemins de fer roumains à Petroșani dans une équipe de travailleurs roms, jusqu’à ce qu’ils soient tous licenciés. Aujourd’hui, il est chanteur, business man et agent immobilier.

Les paroles des manele, genre très critiqué par les intellectuels roumains, dont ils ont fait le symbole de la décadence culturelle (1), sont sentimentales et plutôt simplistes et Guță n’échappe pas à la règle. Leur rythme est syncopé, parfois lascif. Cassandra l’a chanté en boucle, le regard un peu perdu, pendant toute la durée du voyage retour pendant lequel elle a pris la place de Vesti, à mes côtés. J’ai filmé en conduisant et conservé la vidéo.

« Toi tu es mon grand rêve, mon rêve non accompli

Quand tu n’es pas avec moi, je suis tellement malheureux (bis) »

Cassandra chante sa ritournelle le regard dans le vague, dandinant de la tête, et un peu plus tard, par une résonance inattendue, cela fait écho d’une manière très troublante aux premières lignes d’un chapitre intitulé « La ritournelle » du livre « Mille Plateaux » de Deleuze et Guattari (2), extrait repris par Georges Didi-Huberman dans sa « conférence dansée » intitulée « Risque & Rythme » (3), extrait que j’aimerais partager ici :

« Un enfant dans le noir, saisi par la peur, se rassure en chantonnant. Il marche, s’arrête au gré de sa chanson. Perdu, il s’abrite comme il peut, ou s’oriente tant bien que mal avec sa petite chanson. Celle-ci est comme l’esquisse d’un centre stable et calme, stabilisant et calmant, au sein du chaos. Il se peut que l’enfant saute en même temps qu’il chante, il accélère ou ralentit son allure ; mais c’est déjà la chanson qui est elle-même un saut : elle saute du chaos à un début d’ordre dans le chaos, elle risque aussi de se disloquer à chaque instant. Il y a toujours une sonorité dans le fil d’Ariane. Ou bien dans le chant d’Orphée ». (2)

« Toi tu es mon grand rêve, mon rêve non accompli

Quand tu n’es pas avec moi, je suis tellement malheureux (bis) »

Et Cassandra continue sa ritournelle et Guță chante sa chanson d’amour un peu mièvre.

« Je me réveille la nuit et je ne peux plus dormir

Je pense à combien je t’aime (bis)

Combien je suis content que tu vives et que tu m’aimes

Que tu sois mon amour

Pour toi je donne ma vie (bis)

… »

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Vesti dans l’hébergement partagé avec sa famille à Bondy.

Dernière ballade sur les boulevards

Juste avant de remonter en voiture, après avoir acheté des chewing-gums, nous avons marché sur les Grands Boulevards. Nous sommes rentrés par curiosité, sans trop savoir comment ni pourquoi, dans un bazar de quartier qui vendait des pauvres costumes et accessoires en hommage à Michael Jackson, piège à touriste par excellence ou boutique des horreurs, au choix. Le vendeur, affable au possible, m’a délesté d’un billet de cinq euros et Cassandra s’est retrouvée avec une paire de gants noirs, estampillés Michael Jackson. Sur le fin tissu élimé, d’une qualité douteuse, reposait une pellicule de strass, des poussières d’étoiles.

La dernière fois que j’ai revu Vesti et Cassandra, c’était quelques semaines plus tard, dans un bidonville de Saint-Denis. Vesti avait l’air en forme, toujours les yeux écarquillés, prêt à faire son numéro. Cassandra m’a raconté qu’il dansait souvent en ce moment. De son côté, elle semblait un peu résignée et fatiguée, mais elle m’a fait un véritable sketch, tapant des pieds dans la poussière, levant les bras au ciel et jouant à s’offusquer d’une situation intenable. « Et tu comprends, toujours changer, jamais rester… », avec les gestes outranciers d’un adulte, mimant l’exaspération de leur vie nomade. Cela m’a fait sourire. A l’heure où j’écris, la famille est retournée en Roumanie. J’espère les revoir bientôt, ici ou ailleurs.

 

Références de l’auteur :

(1) Article « Les Manele, symbole de la décadence », Spreranta Radulescu, dans Etudes Tsiganes, revue trimestrielle numéro 38, p.172

(2) Milles Plateaux, chapitre 11, « 1837 – De la ritournelle », Gille Deleuze et Félix Guattari, Editions de Minuit, 1980

(3) Risque-Rythme, conférence dansée de Georges Didi Huberman et Israël Galvan : https://vimeo.com/65249661

 

[i] « Gadjo » signifie non-Rom en romani, la langue parlée par les Roms.

[ii]  Célèbre ensemble musical de Roms de Roumanie.

[iii]  Café culturel pour les enfants situé dans le XIXe arrondissement de Paris. http://www.cafezoide.asso.fr/

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