[PORTRAIT] Tiberiu, un forgeron qui rêve de faire

Habitat-Cité vient de lancer un financement participatif pour co-financer ses actions d’accès aux droits et la publication d’un livre de témoignages de migrants venus de Roumanie et Moldavie, « Le Soleil se lève-t-il à l’Ouest ? ». Leurs récits évoquent les allers retours incessants entre la France et leurs pays d’origine, les discriminations qu’ils subissent et les obstacles répétés pour se loger et trouver un travail. Mais ils témoignent surtout de leurs efforts d’insertion en France, des rencontres qui ont jalonné leurs parcours, de leurs projets, leurs rêves et leurs réussites. Lorsque des migrants prennent la parole, on est bien loin des stéréotypes trop souvent relayés par les médias. Nous vous livrons en avant-première quelques extraits du témoignage de Tiberiu.

 3 ans de cours du soir pour passer le bac

« Je m’appelle Tiberiu et je viens de Roumanie, de la ville d’Aiud. J’ai fait mon CAP et ensuite trois ans de cours du soir pour valider mon bac, car je n’avais pas réussi à le passer. Pour passer le bac il fallait faire douze ans d’études. Et pour valider la dernière année, que je n’avais pas faite, il fallait faire trois années de cours du soir. […] J’étais décidé d’aller au lycée mais ma mère n’a pas voulu, j’ai laissé tomber, car on n’avait pas d’argent. L’école était très chère. Le lycée que je voulais faire c’était un lycée de langues étrangères : pour l’anglais (que j’ai appris à la télé) et le français (que j’ai fait de la troisième à la sixième). Pour le CAP j’ai deux spécialisations : plombier et mécanicien auto.

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(Photo : Stéphane Etienne)

Artisan-forgeron, une passion

En Roumanie, j’ai travaillé en tant qu’artisan-forgeron pendant huit ans. […] Ce qui m’a plu quand j’ai commencé, c’était la liberté, la tranquillité. Bien sûr, il ne fallait pas non plus faire des erreurs avec les pièces qu’on forgeait, car c’était très cher. Je travaillais rarement avec le fer, c’était plutôt l’aluminium et l’inox. Je le modelais pour faire des balustrades, clôtures, différents modèles. C’était super. […] Ce qui a commencé à poser problème, c’était le salaire. Au bout de sept ans, ils l’ont divisé en deux. J’ai trouvé un autre travail, où je polissais des semelles de chaussure. Et comme dans l’autre boulot, au début j’avais un bon salaire, ensuite ça a baissé.

« Demain on va à l’hôtel »

En octobre 2013, je suis venu en France avec mon fils. A l’époque on habitait dans une grande maison abandonnée. Je pense que c’était un lieu où on faisait avant le contrôle technique des voitures, car il y avait beaucoup de garages. [ …] Mais le squat a été évacué. Médecins du Monde m’a donné une tente et, de novembre à mars, j’ai dormi dans la tente avec mon fils, dans le froid. J’ai dormi aussi à Crimée, sous un pont. Je me rappelle qu’un matin, vers 6h, il y avait une fille et un garçon qui rentraient de discothèque. Pendant que je dormais, je les ai sentis s’approcher. Ils regardaient mon fils. La fille a pleuré quand elle l’a vu. Je lui ai dit : « Ne pleure pas, demain on va à l’hôtel. Mais ne pleure plus. » Ils sont partis. Et je me suis dit : « Pourquoi continuer à faire souffrir l’enfant comme ça à la rue ? Je devrais l’inscrire à l’école. »

« Au revoir mon petit, sois sage. »

Mon fils avait cinq ans quand il a été inscrit à l’école. Je suis allé avec lui le premier jour : il était sale, il avait les cheveux longs. A l’époque on était toujours à la rue, on dormait dans la tente près de Médecins du Monde, près de la zone industrielle. L’enfant ne voulait pas rester à l’école, car il n’était pas habitué. Je lui ai dit : « Au revoir mon petit, sois sage. » Je l’entendais pleurer après moi, mais je ne me suis pas retourné. C’était mieux pour lui à l’école. […] Le soir je suis allé le chercher, mais je ne l’ai pas reconnu. Ils l’avaient lavé, avaient changé ses habits. Quand je l’ai vu, je me suis dit que ce n’était pas mon enfant !

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(Photo : Stéphane Etienne)

Madame Estelle

En janvier ou février de cette année (2015), je ne me rappelle plus exactement, Mme Estelle a commencé à m’aider. A partir du jour où on l’a connue, tout a commencé à changer en mieux pour Ionut et moi. Elle a commencé à m’aider quand je lui ai dit : « Mme Estelle, comment ça se fait que je veux travailler et que personne ne me prend en considération ? ». Et à ce moment-là je suppose qu’elle a compris que je voulais réellement trouver un travail. C’est là qu’elle a pris l’enfant pour la première fois en vacances. Et toujours par son biais, je vous ai rencontrée vous, qui m’aidez à chercher du travail.[i] Ça c’est très important pour moi et pour l’enfant, car je peux lui donner un exemple pour l’avenir. Si je trouve un travail, je peux lui offrir une vie meilleure.

Lettre à Elise

Ce que j’aimerais beaucoup, c’est jouer toute la journée à la guitare, la gratter jusqu’à ce que les cordes se brisent. Surtout un morceau de Beethoven que j’aime beaucoup (Tiberiu nous fredonne le morceau en question : c’est « La lettre à Elise »). Cette musique, elle me tue.

Un rêve de fer

Mais ce que j’aimerais le plus c’est travailler en tant que forgeron. C’est un travail difficile, mais que tu peux faire pendant cent ans sans vieillir si tu sais faire. C’est comme une renaissance de savoir manier le fer, de lui donner une valeur, que les autres ne soupçonnent même pas. Ils voient juste le fer. Mais ce fer peut être un couteau, un canif, une hache, des ciseaux, une serrure, ça peut être même une clé. Ça c’est un super travail.

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Pour en savoir plus ou soutenir le co-financement du projet d’accès aux droits des migrants et du livre de portraits, rendez-vous sur https://www.kisskissbankbank.com/fr/projects/le-soleil-se-leve-t-il-a-l-ouest

[i] Chargée de mission d’Habitat-Cité

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