[Focus projet] Construire pour résister aux catastrophes en Haïti

Depuis juillet 2017, Habitat-Cité mène des projets de construction de logements en Haïti, plus précisément dans la commune de La Vallée (région de Jacmel). Alors que beaucoup d’ONG sont parties après la reconstruction post-séisme, Habitat-Cité souhaite poursuivre la réflexion sur la construction de maisons anti-catastrophes et contribuer à former des artisans et des groupements villageois aux techniques de construction locales améliorées (TECLA). L’enjeu est de valoriser les ressources et savoir-faire locaux pour mieux répondre aux catastrophes naturelles futures.

24 femmes formées à la construction

En septembre dernier, 30 personnes de Lavial, une localité de la commune de la Vallée dans le Sud-Est du pays, ont débuté la formation d’artisans du bâtiment dans les techniques de construction locales (bois local, chaux, pierre). Cette formation est destinée, pour la grande majorité, à des femmes (24 sur 30 participants) qui n’ont pas de connaissances préalables dans la construction. « Nous avons choisi de nous concentrer sur les femmes car elles ne sont pas suffisamment intégrées dans les projets de construction. Nous estimons que si ces savoir-faire ne sont pas partagés aussi bien entre les hommes que les femmes dans les communautés, nous ne pourrons pas mettre en œuvre de véritables projets de développement», explique Annabella Orange, directrice d’Habitat-Cité.

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Maquette d’une maison en TECLA pour promouvoir ce type constructif auprès des habitants et dans les écoles.

« Nous avons sélectionné des personnes qui ne sont pas maçons ou charpentiers de métier car par le passé les artisans professionnels qui avaient été formés s’en allaient ensuite sur d’autres chantiers mieux rémunérés et quittaient leurs villages. Or, nous souhaitons que les personnes formées restent au sein de leurs communautés pour devenir des personnes-ressources des TECLA (techniques de construction locales améliorées) auprès de l’ensemble des habitants. Après un cyclone ou bien si une famille souhaite construire une maison pour ses enfants mariés, les habitants pourront s’appuyer sur le savoir des boss[i]  ainsi formés dans leur entourage », ajoute Philippe Petit, le chef de mission.

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La planche de rive qui orne le toit est richement sculptée pour permettre notamment de résister aux fortes poussées des vents pendant la saison des cyclones.

« Après Matthew, cela nous a donné confiance dans ces maisons »

Les nouvelles maisons sont construites en respectant les techniques  constructives traditionnelles d’Haïti. Beaucoup d’avantages à cela. Les ressources locales sont soit gratuites soit moins chères que des matériaux importés, comme le bois importé ou le ciment,  et donc plus accessibles. Les systèmes constructifs traditionnels sont par ailleurs intelligents car ils ont développé des méthodes parasismiques et paracycloniques très efficaces.  Par exemple, la planche de rive richement sculptée qui orne les toits des maisons traditionnelles n’a pas seulement une fonction ornementale. En permettant à l’air de s’infiltrer à travers les sculptures, elle divise la force du vent et évite que le toit ne soit arraché. Il en est de même pour les croix en bois qui maintiennent les poteaux de bois entre eux: ces croix de Saint André solidifient la structure. Sur la maquette, on constate qu’en bougeant les murs d’une maison dotée de ce système, les murs restent maintenus, tandis que sur une maison qui en est dépourvue les murs se disloquent et risquent de s’écrouler de part et d’autre. « Après le cyclone Matthew en 2016, nous avons constaté que les maisons construites avaient bien résisté et cela nous a donné confiance» nous confie une habitante au sujet des maisons construites sur le modèle local.

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Les croix de Saint-André que l’on voit à l’arrière-plan ont pour rôle de contenir les murs lors d’un séisme. (Photo Philippe Petit)

Des acteurs locaux reconnus au niveau national

Mais pourquoi utiliser des roches à Lavial alors que la localité en est dépourvue ?  « Les bénéficiaires des maisons ne voulaient pas de bois car avec le climat humide de Lavial il a tendance à pourrir », explique Josaphat Payen, l’un des responsables d’OJUCAH (Organisation des Jeunes Universitaires de Carrefour pour l’Avancement d’Haïti), le partenaire local menant le projet avec le soutien  d’Habitat-Cité. Cependant, ne serait-il pas plus intéressant que les bénéficiaires se limitent aux seules ressources présentes à Lavial si nous souhaitons que le reste de la population puisse facilement dupliquer les maisons construites ? En enquêtant dans la zone, on s’aperçoit que depuis longtemps, les familles vont chercher des roches plus loin, car c’est un moyen de construire des murs plus durables.

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Enquête de terrain auprès d’un habitant qui a reconstruit sa maison suite au cyclone Matthew à La Vallée.

C’est pourquoi des journées d’initiation des acteurs locaux à l’enquête de terrain ont été organisées en novembre par le partenaire technique CRAterre[ii]. Cette méthodologie semi-directive publiée dans la mallette pédagogique soutenue par UN Habitat dresse un état des lieux de la composition familiale, de l’environnement du terrain (pente, végétation), de la maison (matériaux, méthodes constructives) sur plusieurs générations, des risques auxquels elle est soumise régulièrement (séisme, cyclones) et des artisans et des fournisseurs qui ont contribué à son édification. Cette méthode permet aux acteurs locaux comme OJUCAH et ADRESFEM[iii] de comprendre pourquoi dans telle localité on a construit de cette façon et pourquoi dans une localité voisine on a opté pour un mode de construction différent.  Cela évitera  de reproduire le même type de maison qui n’est pas approprié à certains lieux de par l’absence de certaines ressources naturelles, le relief, la végétation environnante, l’éloignement aux fournisseurs. « L’objectif est que les acteurs locaux puissent identifier le mode de construction le plus approprié au terrain et à la culture locale et  qu’ils soient des interlocuteurs reconnus dans le dialogue entre l’Etat et les institutions internationales», commente Olivier Moles, ingénieur au sein de CRAterre. « Nous ne voulons pas que le scénario post-séisme se reproduise avec des maisons proposées par les acteurs internationaux qui ne conviennent pas à la réalité d’Haïti » surenchérit Jean-Baptiste Gilles, l’un des responsables de l’ETFAG, une école de formation professionnelle de La Vallée spécialisée dans la construction.

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Maison en matériaux locaux améliorés construite en 2016 par une ONG française à Jacmel.

Des équipes d’enquêteurs mixtes

« J’ai plus confiance dans le bois, c’est plus résistant que les autres matériaux », argumente l’un des habitants de La Vallée qui explique aux apprentis enquêteurs pourquoi il a reconstruit sa maison de cette façon. « Tout ce qui semble inhabituel, peu commun dans une maison, tu dois demander pourquoi les habitants le font. Surtout si tu le retrouves dans toutes les maisons, c’est qu’il y a une raison »,  explique l’ingénieur de CRAterre. Les membres d’OJUCAH et d’ADRESFEM ont terminé leur enquête et font le point. « Il faut laisser le temps au propriétaire de répondre aux questions et le laisser parler tranquillement. Nous étions nombreux aussi et cela peut l’effrayer. Il vaut mieux constituer des petits groupes pour les enquêtes», résume Jésula, membre d’ADRESFEM. « Il est important aussi de questionner la femme et pas uniquement le mari, car l’un et l’autre n’ont pas la même utilisation de la maison », ajoute Olivier Moles. La formation d’une équipe d’enquêteurs mixte semble donc une bonne solution. « Attention toutefois à ce que les femmes d’ADRESFEM ne soient pas reléguées au rôle de la secrétaire dans les équipes d’enquêteurs » lance Michèle dans un demi-sourire, bénévole architecture au sein d’Habitat-Cité. Les femmes ne sont pas encore pleinement reconnues compétentes pour intervenir dans ce domaine.

« Tout le monde comprend l’intérêt de la reforestation »

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Cultures en terrasse. Avec les pluies et l’absence d’arbres, la terre arable risque de se retrouver au fond des rivières.

Néanmoins, la question des ressources locales pour la construction n’est pas aisée. Haïti subit une déforestation importante depuis des décennies, en raison notamment de l’utilisation excessive du bois pour le transformer en charbon de bois [iv], combustible majoritairement utilisé en Haïti. OJUCAH et ADRESFEM plantent chaque année plusieurs dizaines de milliers d’arbres. Une partie des arbres est destinée à être utilisée comme combustible ou pour la construction mais est systématiquement remplacée. L’autre partie est vouée à rester de façon pérenne pour retenir la terre arable et limiter l’érosion des sols, l’un des problèmes majeurs de l’agriculture haïtienne. Mais encore faut-il mettre en place une stratégie pour défendre les jeunes arbres contre les appétits dévorants des animaux domestiques ! « Nous sensibilisons la population pour qu’elle attache ses vaches et chèvres à distance des jeunes arbres. Si jamais un animal mange un arbre, son propriétaire doit payer une amende de 2000 gourdes[v]. Tout le monde comprend l’intérêt de la reforestation pour la communauté et tout le monde participe à la surveillance des jeunes arbres. C’est OJUCAH et ADRESFEM qui décident auparavant quels arbres il faut couper et qui sont garants de la bonne gestion de la forêt », déclare Marie Roselène Jean-Baptiste, l’une des responsables d’ADRESFEM.

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Ces jeunes arbres ont été plantés en 2015 par OJUCAH et ADRESFEM à La Vallée.

L’enjeu auquel sont actuellement confrontés Habitat-Cité et ses partenaires locaux est de financer la pépinière d’arbres en 2018, alors que les financeurs traditionnels d’OJUCAH et ADRESFEM ont quitté le pays. « En plantant des arbres pour la construction, on revalorise le prix de l’arbre. Alors que le prix d’un arbre pour le charbon sera de 1, il sera de 5 pour un arbre servant à la construction. » Et le développement de cette filière est indispensable pour la poursuite de futurs projets de construction en matériaux locaux.


Focus projet

30 personnes de la Vallée sont formées aux techniques de construction locales améliorées, dont 24 femmes. Ces apprentis artisans sont actuellement formés sur des chantiers écoles permettant la construction de 10 maisons. Les bénéficiaires de ces maisons ont été sélectionnés par OJUCAH et ADRESFEM et la Mairie de La Vallée parmi les personnes les plus vulnérables de la population : femmes cheffes de famille monoparentale, familles ayant perdu leur maison suite au séisme ou aux cyclones, personnes sans ressources suffisantes pour construire. Cette première étape est une période de réflexion conjointe pour imaginer des solutions répondant aux enjeux de construction liés à la recrudescence des catastrophes naturelles.

[i]  artisans

[ii] Laboratoire sur la construction en matériaux locaux à Grenoble

[iii] Association pour la Dignité et le Respect des Femmes

[iv] La déforestation en Haïti est un phénomène complexe dont les causes sont multiples. Si elle est en partie liée aujourd’hui à la production de charbon et à la consommation des boulangeries, blanchisseries et certaines usines, il ne faut pas oublier des causes profondes comme l’impact du commerce du bois pendant la période coloniale, l’occupation nord-américaine et la période de la dictature des Duvalier.

[v]  26 euros

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