[Portrait] Danciu, « celui qui s’est fait tout seul »

Danciu est une des nombreuses personnes qu’Habitat-Cité accompagne au titre de l’accès à l’emploi et au logement. Danciu nous raconte comment « il s’est fait tout seul », depuis tout petit, au temps de l’école, jusqu’à aujourd’hui en France. Son témoignage est extrait du livre « Le Soleil se lève-t-il à l’Ouest ? », un ouvrage réalisé par l’association qui relate les parcours de migrants qui se battent pour vivre dignement, malgré les obstacles.

« J’ai appris à lire tout seul »

Je suis originaire du village de Lunca près de la ville d’Alba Iulia en Roumanie. A l’école, j’y suis allé deux ou trois jours. L’institutrice m’a tapé avec une règle sur les mains et depuis je n’y suis plus allé, j’ai eu peur. Mais Dieu merci, j’ai quand même appris à lire tout seul en demandant aux autres personnes, en lisant les journaux, en regardant les sous-titres à la télé. Oui, j’ai fait ça tout seul.

J’ai commencé à travailler à l’âge de 8 ans comme ouvrier agricole à la journée chez les Roumains du village. Il y avait une grande usine dans la région où travaillaient des Roms de plusieurs villages. Mais après sa fermeture, il y avait peu d’opportunités pour nous, les Roms.

2015-0854-8-psd-13De baraquements en hébergement

En 2000, je suis venu en France. A l’époque c’était avec un visa. Donc on faisait des allers-retours : 2 mois en France, 4 mois en Roumanie et ainsi de suite. En 2004, j’ai acheté un terrain en Roumanie avec ce que j’avais gagné en France. On aurait pu y rester mais on avait absolument rien : ni raccordement à l’eau, ni à l’électricité. On allait chercher de l’eau avec des seaux chez les voisins. Quand je suis arrivé la première fois en France, je dormais sous un passage. On était une soixantaine de Tsiganes. Après, j’ai vécu 3 ans sur le platz[i] d’Aubervilliers, puis sur le platz de Bobigny. Ensuite je suis passé par plusieurs hôtels d’urgence et depuis 2013, je vis dans le même hébergement.

« Quand tu te fais avoir une fois, ça n’arrive plus la deuxième fois »

J’ai travaillé au noir chez un patron juif et chez des Marocains et des Algériens. Je faisais de tout, mais surtout des travaux dans le bâtiment. Je trouvais par le bouche-à-oreille. La période la plus longue où j’ai travaillé c’était 6 mois sur un chantier dans le bâtiment. Le patron avait les papiers mais ne nous a pas fait de contrats. Parfois, je me faisais avoir et je n’étais pas payé. Une fois, un Moldave qui nous avait fait embaucher a pris notre salaire. Il nous disait que le patron n’avait pas encore payé. Quand j’ai travaillé 6 mois, je n’ai pas du tout été payé avant la fin du travail. Mais je savais où le patron habitait. Je lui ai dit que s’il ne payait pas, j’irais à la police. Il m’a payé et j’ai insisté pour qu’il paye les autres aussi. Après ça, je demandais à chaque fois d’être payé à la fin de chaque journée. Quand tu te fais avoir une fois, tu apprends et ça n’arrive plus la deuxième fois.

« Je me sentais un homme normal »

Mon premier travail déclaré en France c’était en 2015 dans une ferme où je faisais la2015-0858_vf-9 récolte de légumes. C’était très loin, à environ 180 km. Je me réveillais à 5 heures du matin. Le premier jour a été difficile, car je n’étais pas habitué. Il fallait être rapide. C’était très différent de ce que j’avais fait en Roumanie. Au village, chez les gens chez lesquels je travaillais, c’était de petites parcelles. Ici, c’était une vraie ferme avec des parcelles divisées par secteurs. Je récoltais 60 à 70 caisses par jour. Il y avait un autre garçon qui travaillait avec moi, il avait 21 ans. On ne discutait pas beaucoup parce qu’on n’avait pas le droit. Il fallait avancer. Et puis le français des gens loin de Paris est différent, il y a beaucoup de choses que je ne comprends pas. C’est toujours du français mais… pas pareil ! J’étais très content d’avoir mon premier contrat déclaré en France, je me sentais un homme normal.

Et maintenant

J’ai beaucoup d’amis roms et quatre ou cinq amis français. C’est par mon beau-frère que je les ai connus. On ne fait pas trop de fêtes, car pour nous la fête c’est le barbecue, la musique, on raconte des histoires. Tu ne peux pas faire ça chez toi, il n’y a pas de place et tu ne peux pas le faire dans les parcs non plus, car la police peut te donner des amendes. L’avenir ? Ça me plairait de créer une petite société en Roumanie, une activité qui me permette de vivre décemment avec ma famille. Dans l’élevage, un taxi ou une boucherie. Je n’ai pas essayé de voir si quelqu’un peut m’aider pour me lancer, car ça coûte de l’argent.

Suite à cet entretien réalisé en 2016, Danciu a multiplié les petits boulots non déclarés avant de décrocher un emploi à contrat déterminé d’un an dans une recyclerie de Pantin. Ce contrat lui a permis de quitter son hébergement d’urgence à Vert Galant pour un centre de stabilisation[ii] que lui et sa famille ont intégré en 2017. Des démarches sont en cours pour demander un logement social.

00_0_Couverture_ext_tranche.indd« Le Soleil se lève-t-il à l’Ouest » rassemble le témoignage de 10 personnes qui nous racontent leur parcours de migration depuis la Moldavie ou la Roumanie jusqu’en France. Ils nous parlent des obstacles répétés pour se loger et trouver un travail, des discriminations subies mais aussi de leurs efforts d’insertion, des rencontres qui ont jalonné leur parcours, de leurs projets, de leurs rêves et de leurs réussites. Si vous souhaitez lire le récit de Danciu en détail ou découvrir les autres témoignages, vous pouvez acheter l’ouvrage ici. Les bénéfices sont utilisés pour financer le projet d’accès aux droits à destination des personnes en situation de mal-logement.


[i]  Un platz désigne des baraquements organisés de façon informelle.

[ii] Les centres de stabilisation sont des centres d’hébergement à durée illimitée. Si cette solution permet de sortir des personnes de la rue, le caractère illimité de l’hébergement peut avoir comme effet pernicieux d’installer durablement les personnes dans du sous-logement.

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